Cette nouvelle est née d’une idée de notre professeur d’Accompagnement Personnalisé, Mme Lapeyre, accompagnée de Mmes Crivelli et Arquié, documentalistes. Comme l’indique le nom des auteurs «  les 15 plumes » nous sommes 15 élèves Services proximité et vie locale (SPVL) au Lycée des métiers Jacques de Romas à Nérac (Lot-et-Garonne) :

Nous avons partagé nos idées sous forme d’écriture collaborative afin de construire une nouvelle, dans laquelle nous avons voulu faire passer et comprendre différents événements historiques à travers la vie d’un personnage avec des principes humanistes.

Ce livre nous a permis de réaliser un travail de groupe et d’approfondir nos compétences en maîtrise de la langue.

 

 

DESTIN DE FEMME

Une vie ouvrière au XXe

 

Chapitre I

Naissance d’une ouvrière

 

Septembre 2015, 4 heures du matin. Comme toutes les nuits la douleur me réveille. Durant cette longue nuit blanche, les souvenirs me reviennent inlassablement, ma vie et mon passé heureux avec les camarades à l’usine.

Isabelle

est là, présente à mes cotés, et c’est pour elle que j’écris ces souvenirs. Elle me soutient et me rappelle mon enfance et la douceur de ma mère.

Je suis née en 1915 dans une famille ouvrière où les conditions de vie étaient désastreuses. Nous étions une famille nombreuse, de douze enfants, cinq filles et sept garçons. Mon enfance fut difficile parce que nous avons manqué de beaucoup de choses mais pas de l’essentiel, l’amour de nos parents. Même si mon père était peu présent, ma mère gérait le quotidien. Mais le malheur s’abattit sur nous quand mon père mourut quelques semaines après  l’Armistice de 1918, de ses blessures de guerre.

Ma mère enceinte, allait devoir assumer seule notre famille. Je compris donc très jeune que ma vie n’allait pas être celle de tous les enfants.

J’ai eu la chance d’aller à l’école jusqu’à 11 ans mais la situation de notre famille était très difficile. Je compris rapidement que j’allais devoir aider ma mère, cette femme courageuse et généreuse. Je commençais à travailler en 1926 à l’usine de textile comme ma mère. Nous habitions le nord de la France et dans cette région industrielle les filatures embauchaient.

Je me rappelle mon premier jour, il fut insupportable, sous la chaleur, et la fatigue qui me gagna vite. Personne ne m’expliqua le fonctionnement du travail. J’ai donc dû me débrouiller seule en observant et en me souvenant des quelques conseils de ma mère. Au fil des jours je pris de l’assurance et j’exécutais plus facilement et plus rapidement les gestes sur ses énormes machines qui tissaient les fils. Le travail était répétitif, on nous imposait des cadences, c’était le travail à la chaîne inventé par Taylor aux Etats-Unis. Après mes journées de travail lorsque je rentrais chez moi, j’étais éreintée, épuisée. Cependant, j’avais d’autres tâches à effectuer comme la garde de mes frères et sœurs, aller chercher du bois pour chauffer la maison et l’eau pour laver les plus petits. Nous vivions dans une petite maison avec deux pièces principales, mais l’essentiel m’entourait, c’était ma famille. Ma mère nous avait très tôt appris que le plus important dans la vie était d’être là les uns pour les autres.

Son image ne me quittera jamais, j’étais profondément heureuse avec elle.

 

 

Chapitre II

La grève

 

Eté 1936. J’ai 21ans. Les conditions de travail se sont détériorées, les journées sont bien trop longues. Nous décidons donc de faire une grève pour améliorer nos conditions de travail. Nous n’avons pas assez de congés, nos salaires ne sont pas proportionnels à notre travail. Avec mes collègues, nous avions beaucoup parlélorsque nous nous retrouvions dans les bars et les cafés. Nous avions pensé qu’en faisant une grève, tout s’arrangerait peut-être, enfin, et nous ne serions plus traités de la même façon. Un matin, un délégué du syndicat de la CGT vient nous voir pour nous expliquer les raisons de cette grève générale. Avec mes camarades nous décidons donc de faire partie de cette grande grève qui marquera les esprits et l’Histoire.

 Chaque matinnous sommes tous rassemblés dans les usines pour décider des actions à mener, nous faisons des réunions pour parler de nos revendications. Nous, unis, pour faire entendre nos droits et critiquer nos conditions de travail.  Cet été 1936 ne ressemblera pas aux autres étés, nous ne travaillons plus, nous jouons, nous nous amusons, même si au fond nous sommes angoissés. Et si nous restons dans l’enceinte de l’usine c’est pour ne pas nous faire remplacer dans notre travail. Nos journées comme nos nuits sont festives. Les femmes des collègues nous apportent des paniers avec du bon vin, du saucisson… Mais après ?

Après, les patrons sont gênés et ne savent plus comment réagir. Les syndicats vont négocier pour nous, nos revendications vont enfin être prises en compte par le Front Populaire : semaine de 40 heures, congés payés, enfin, et tout le reste.

De cette période j’ai retenu la solidarité ouvrière. Nous vivions ensemble.

Mais les années vont rapidement s’assombrir avec l’arrivée de la guerre et ses malheurs.


Chapitre III :

Douloureuse parenthèse

 

Août 42, me voilà à Roubaix. Dans une ambiance pesante, je rentre, fatiguée, de mon usine de textile qui maintenant a été reconvertie en usine d’armement. Soudain, sur mon chemin, j’aperçois une jeune fille cachée dans une ruelle, effondrée. Je m’avance vers elle :

- « Que fais-tu dans cette sombre ruelle, et pourquoi pleures- tu ?

- Je me cache, les SS sont à ma recherche…

- Mais pourquoi ?

- Je suis Juive.

- Ils ont pris mes parents et je me suis enfuie.

- Prends mon manteau et suis-moi. »

Je la ramène donc chez moi, ne pouvant la laisser, une petite fille sans famille, sans abri, seule dehors.

Quelques jours plus tard, en revenant de mon usine, j’aperçois une troupe de SS devant chez moi. Je cours et vois la petite dans les bras d’un policier.  J’essaie de leur expliquer ma situation, pourquoi la fille était chez moi, mais je n’ai même pas le temps de finir ma phrase qu’ils m’embarquent avec la petite, dans une camionnette à destination de l’inconnu.

La petite pleure et s’excuse de m’avoir causé ces problèmes. Après deux heures de route, nous sortons de ce fourgon et on nous jette comme des moins que rien dans un wagon à bestiaux.

Le calvaire commence.

Après plusieurs heures ou jours, je ne sais plus, dans la nuit, nous arrivons dans un lieu terrible nommé Auschwitz. Une musique nous accueille, nous sommes par rang de deux, quand soudain un homme armé s’avance et nous donne l’ordre de nous séparer en 3 groupes : un d’hommes, le deuxième de femmes, puis les enfants et  bébés à part. Certaines femmes et des enfants, considérés comme faibles et inutiles, sont envoyés dans les chambres à gaz. D’autres vont servir de cobayes pour des expérimentations scientifiques et les hommes pour travailler jusqu’à épuisement.

Les conditions sont monstrueuses pour chacun de nous. A ce moment là, je n’ai qu’une seule envie, partir de ce monde, mourir.

Les jours, les mois, les années passent, j’ai échappé aux chambres à gaz mais pas à l’enfer. Grâce à mon état physique je suis un outil utile pour eux. Notre main-d’œuvre sert à de grandes entreprises allemandes, nous travaillons aussi pour la construction des voies ferrées. Nos horaires sont infernaux, notre fatigue prend le dessus, physiquement et psychologiquement. Il nous arrive souvent d’avoir des corvées comme transporter des pierres qui se situent à deux kilomètres du lieu de détention jusqu’au camp. Des allers-retours sans limite. Nous voyons quotidiennement mourir nos compagnons qui ne sont plus aptes à travailler. Nous voyons les nazis brûler les corps dénudés. Nous ne sommes plus des humains pour eux mais eux non plus.

Mon seul rayon de soleil durant cette terrible épreuve sera un visage. Le 24 septembre 1944, une date que je n’oublierai jamais.

Lors de l’appel nous sommes tous rassemblés, quand soudain j’aperçois un homme. Un homme d’une carrure sportive, grand, brun et qui a beaucoup de charme. Cet homme me plaît. Je vais l’apercevoir chaque jour, ce sera  mon seul bonheur dans ce milieu hostile. Tous les jours je cherche à le voir sans jamais lui parler car nous sommes séparés, mais son visage me fait du bien. Cela va durer plusieurs mois mais une fois de plus la vie va s’assombrir. Le 1er janvier, pour commencer une nouvelle année, je veux le voir, je le cherche partout, je ne l’ai pas vu de toute la journée. Inquiète, je pars demander à son collègue où il se trouve. Il m’apprend qu’il n’est plus de ce monde. Tout s écroule à nouveau. La nuit est de retour.

Les mois vont passer et la solitude va m’accompagner. L’horreur des camps, inimaginable, m’aura brisée à jamais. On n’oublie pas cela.


Chapitre IV

Retour à la vie

 

Avril 45, les Américains nous libèrent de cette souffrance et nous rendent notre liberté. Je vais enfin pouvoir retrouver ma famille. Eux par chance sont toujours là. Avec cette liberté nouvelle, un avenir radieux s’annonce pour les trente années à venir…

Durant cette guerre la majorité des usines ont été dévastées. En 1947 les usines sont reconstruites, grâce au plan Marshall qui a servi notamment en France à financer la reconstruction et l’investissement, permettant une modernisation de l’appareil productif.

Je reprends donc mon poste dans une usine plus moderne et nous allons découvrir une nouvelle façon de travailler. La robotisation prend place dans les usines. Nous sommes aidés par des machines qui font un bon nombre de gestes à notre place. Le temps de travail est réduit, nous avons également droit à davantage de congés payés, nous bénéficions également de nouveaux acquis sociaux comme la sécurité sociale qui va améliorer notre santé et nos conditions de vie.

Le travail va me permettre d’avoir un chez moi, je profite enfin du véritable confort. Avec le progrès et la modernisation j’ai acquis petit à petit  une salle de bain, et quelques appareils électroménagers tel qu’un lave-linge, c’est une révolution pour nous à l’époque. Puis viendra la télévision pour voir le monde.

Je la regarde et les publicités qui y défilent me donnent envie de consommer car j’en ai désormais les moyens. Je m’offre également de nouveaux loisirs, le mot week-end apparaît pour moi, tel un dimanche au bord d’une rivière avec quelques amis, dont une qui possède une deux-chevaux. Je peux également m’acheter des alimentsplus saine et bénéfique pour ma santé.

Ces trente années de prospérité sont les plus heureuses de ma vie, je peux m’épanouir et construire une vie meilleure que celle que j’avais. Cela me rend plus forte et plus libre. Mais ces années de bonheur ne vont pas durer et la vie va en décider autrement.

 Chapitre V

Le déclin

 

Début décembre 75, ma vie bascule encore une fois. Depuis plusieurs mois, l’usine va mal, le patron a décidé de délocaliser la production en Chine et nous perdons nos emplois. Mes conditions de vie vont se détériorer. Plusieurs camarades et moi sommes mis au chômage partiel, ce qui implique une baisse de nos revenus. Assez rapidement je ne peux plus subvenir à mes charges. Avec l’hiver qui arrive, le froid, vient le stress et l’anxiété. Je ne dors plus, je ne mange plus, je ne sors plus, uniquement pour aller travailler puisque je n’ai pas le choix. Je n’ai aucune qualification qui me permette de postuler pour un nouvel emploi, moi la fille d’ouvrière. S’ajoute à ce déclin, mon déclin personnel. La solitude devient mon quotidien. Je n’ai plus envie de vivre ma vie, je n’ai plus de vie, je suis fatiguée.

Un matin tout bascule. A l’usine tout le monde se démène, plus de temps pour le repos, le chômage partiel nous oblige à travailler plus vite car nous avons moins de temps et notre production est encore importante, les machines tournent sans cesse. Je suis en train de tisser, j’entends un roulement se détacher et je n’ai pas le temps de prévenir qui que ce soit que la machine se disloque pièce par pièce et m’écrase les jambes. La machine tombe avec une telle puissance qu’elle écrase tout le bas de mon corps. Il me faut quelques instants pour réaliser ce qui vient de se passer. Ce poids, ce monstre m’envahit. Les collègues se ruent vers moi, lorsque je m’évanouis.

A mon réveil, je comprends que ma vie est à l’arrêt comme ce maudit fauteuil roulant qui va me suivre désormais. Je vais passer le restant de ma vie chez moi, assistée, le plus souvent immobile.

Au fur et à mesure, les années passent et je me rends compte que je me retrouve seule et isolée, ma famille s’est dispersée, chacun a fait son chemin et maman, mon seul bonheur, est partie. Mes amis viennent de moins en moins me rendre visite, ce que je comprends car je ressens leur tristesse et leur gêne. Le fait que je sois devenue, peut-être, un poids pour eux.

Aujourd’hui je vis en maison de retraite, entourée, c’est mon choix. Isabelle, mon aidante, m’apporte un peu de joie, je peux lui confier mon passé, mais aussi mes souffrances. Elle reste stupéfaite et curieuse de ce vécu. Elle ne cesse de me dire que malgré cela, je suis restée forte et qu’elle n’aurait jamais eu autant de courage que moi pour surmonter toutes ces épreuves.

J’écris ces mémoires pour me souvenir de cette vie, de ce siècle teinté de tragédies et d’euphorie à la fois, mais surtout pour me prouver qu’à cent ans je suis encore là, toujours la même malgré la solitude, malgré les tourments de ma vie.

 

 « Septembre 2015, 4 heures du matin. Comme toutes les nuits la douleur me réveille. Durant cette longue nuit blanche, les souvenirs me reviennent inlassablement, ma vie et mon passé heureux avec les camarades à l’usine.

 Isabelle est là, présente à mes cotés, et c’est pour elle que j’écris ces souvenirs. Elle me soutient et me rappelle mon enfance et la douceur de ma mère.

J’écris ces mémoires pour me souvenir de cette vie, de ce siècle teinté de tragédies  et d’euphorie à la fois, mais surtout pour me prouver qu’à cent ans je suis encore là, toujours la même malgré la solitude, malgré les tourments de ma vie. »