Range ta mémoire Victoire… il est vrai qu’à 94 ans c’est un peu confus là-dedans !

Avant que mon cauchemar Alzheimer ne vienne me rendre visite et se sédentarise, parlons un peu de ce que fut ma vie pour ne pas m’enfermer dans l’oubli, retrouver et transmettre ce lien avec le passé aux êtres qui m’entourent aujourd’hui.

 

   Chapitre I

Racines

 

Mai 2012, je suis émue de voter certainement pour la dernière fois, notre combat a payé et nous permet d’exister en tant que citoyennes. Je suis fière d’avoir pu participer à cela avec Louise Weiss et de voir les générations futures continuer ce combat.

 

Moi, je suis née le jour de l’Armistice de 1918. Ma naissance a déterminé mon prénom, Victoire, et toute ma vie j’ai cherché à l’honorer et à me battre pour défendre nos Droits.

Issue d’une famille bourgeoise parisienne, j’ai eu la chance de pouvoir vivre une enfance protégée et privilégiée, empreinte d’amour et de joie. Jouer et me consacrer à mes études de littérature sans obstacle. J’ai le souvenir d’avoir connu l’école séparée des garçons et des filles, déjà cela me révoltait.

Mon père était un homme très cultivé et considérait ma mère comme la plus merveilleuse des femmes, nous étions choyées et ce dernier nous a toujours traitées de façon juste, respectueuse et égale à lui. C’était un féministe avant l’heure.

Grâce à eux j’ai rencontré des personnalités importantes car nous sortions au théâtre, à l’opéra, cela me permettait d’avoir une ouverture d’esprit qui ne me quittera jamais.

Ces années d’enfance furent les plus heureuses de ma vie et ont déterminé mon caractère, ma personnalité et mon avenir.

 

Mais ce dernier fut bouleversé et s’assombrit. A 20 ans, la guerre nous rattrapait, c’était le début de l’angoisse et de l’enfer à venir.

 

Chapitre II

Billet pour l’enfer

 

« Août 42, j’ai 24 ans, on me dénonce… La gestapo m’arrête pour mes actes de résistance. »

 

  Me voilà arrêtée à Paris, en route pour l’enfer, entourée de personnes que je ne connais pas. La première nuit on m’interroge, par chance je ne connaîtrai pas la torture ni l’exécution, allez savoir pourquoi, car nombre de mes camarades vont vivre cette horrible souffrance. Le lendemain  ma vie est en sursis, j’embarque dans un train en partance pour l’inconnu. J’arrive dans la nuit à Auschwitz, nous sommes accueillis par un orchestre qui ne peut laisser imaginer l’enfer que nous allons vivre… Nous descendons du train puis nous sommes triés comme du bétail, marqués d’un matricule indélébile qui restera sur ma peau tout au long de ma vie. Je m’aperçois qu’il y a deux files, une qui va aller vers la mort et une autre, vers laquelle je me dirige, qui me permettra de me maintenir en vie malgré le travail forcé…

La première nuit est horrible, comme celles à venir. Mais les journées sont bien pires, ils nous forcent à travailler, à bout de souffle, à bout de force… La seule lumière qui brille pendant ces trois années d’horreur est mon amie Simone.

Je l’ai rencontrée un soir où je n’arrivais plus à avancer… Cette femme m’a redonné goût à la vie et m’a donné l’envie de continuer à me battre. Ce fut une alliée, pour combattre et survivre dans cet endroit misérable et où toute humanité avait disparu. Cette grande femme brillera plus tard, et deviendra une combattante pour les droits des femmes. Elle se fera appeler Simone VEIL.

Notre quotidien est fait d’humiliations et de souffrances, même les mots n’ont pas un sens assez fort pour décrire cet enfer sur terre. Ces cicatrices physiques et morales resteront gravées à jamais dans mon corps et dans ma mémoire.

Je suis triste à l’idée de savoir que ces hommes, qui nous « tiennent en cage » sont bel et bien des êtres humains. Que leur passait-il par la tête à cet instant ?

Pour eux, nous ne sommes que des animaux, des objets, qui leur servent à travailler et à obéir quel que soit notre état. Si un de nous conteste ou se blesse, il se fait embarquer et son destin est directement tracé vers la mort.

 

Ce calvaire duratrois ans. Malgré l’épuisement, j’ai toujours gardé espoir grâce à Simone. C’est en avril 1945 que les Américains libèrent le camp de concentration où je me trouveparmi ces milliers de fantômes rescapés. Nous allons pouvoir retrouver la vie et notre condition d’êtres humains. La nuit est derrière nous.


Chapitre III :

Vers le bonheur

 

Avril 45

Je sors enfin de cet enfer d’Auschwitz, traumatisée et un peu perdue mais les années qui s’annoncent vont être les plus épanouissantes de ma vie.

 

Avec les rescapés je suis envoyée en France, non loin de Paris. Certains vont dans leur famille, et la mienne où est-elle ? Papa, maman ? Arrivée devant notre ancien appartement je croise des inconnus sortant.  J’apprends à ce moment-là de façon terrible la mort de mes parents, je ne souhaite pas ici parler de leur fin, trop douloureuse pour moi. Notre ancienne concierge, Marie, va être le seul lien avec mon passé, elle va m’offrir un toit durant quelques années. Cette femme forte et courageuse va me redonner l’envie d’avancer et de ne pas me retourner vers mon passé tragique.

Une seconde vie commence, la mienne, celle que je vais me fabriquer. Durant quelques années, j’obtiens un petit travail de femme de ménage pour pouvoir payer ma chambre chez Marie.

Je pense enfin à mon avenir, seule, avec mes horribles pensées. J’y pense toutes les nuits. Un matin je décide de suivre la voie que je m’étais fixée avant la guerre, être utile et parler du monde. Je veux être journaliste. Je souhaite notamment défendre les femmes, défendre leurs droits et signaler leurs conditions désastreuses à travers le monde. Nous avons déjà gagné le droit de vote en France en 1944, il faut continuer de nous battre et faire évoluer les idées de la société sur nos droits à venir.

J’adhère aux idées féministes, pour cela je rencontre l’une d’elle un soir de 1950, Simone de Beauvoir, philosophe, essayiste française. Je la rencontre dans un groupe d’intellectuels. Son livre « Le Deuxième sexe » publié quelques mois plus tôt, en 1949, m’a ouvert les yeux, son engagement contre le mariage m’a paru très moderne pour l’époque. Elle a changé ma façon de penser ma vie personnelle. J’ai, comme elle, considéré le mariage comme une institution bourgeoise pouvant mettre la femme sous la domination de son mari. De même, je n’ai jamais souhaité avoir d’enfant, le traumatisme des camps certainement.

Au fil du temps, elle devient mon amie et me fait rencontrer des personnes importantes dans le monde du journalisme. Grâce à elle, j’obtiens un poste dans une revue féminine, ELLE.

Mon premier sujet est la scolarisation des filles. Ce sujet me tient à cœur, moi qui me révoltais à l’école et ne comprenais pas pourquoi j’étais séparée des garçons. Avant 1914, les jeunes filles étaient minoritaires dans l’enseignement supérieur, elles se contentaient d’apprendre le métier d’épouse et de mère de famille. Au fil de mon enquête je découvre que malgré les diplômes les jeunes femmes sont le plus souvent orientées vers les métiers sociaux et ont peu de responsabilités, ce qui montre encore une fois l’inégalité entre hommes et femmes.

Je suis heureuse de discuter et de partager des informations avec différentes femmes, ce métier me passionne. Je deviens petit à petit militante pour défendre la cause féminine. En 1971, je participe à la manifestation à Paris, à l’appel du MLF pour demander la légalisation de l’avortement et la contraception gratuite pour toutes.

Nous, les femmes, vivons les plus belles années : l’émancipation, la liberté de notre corps, de nos pensées et de nos actions. C’est un tout autre monde que l’on découvre et admire de jour en jour.

 

Chapitre 4

Le combat des femmes

 

Novembre 1974, moment émouvant pour moi, je revois mon amie Simone Veil à la sortie de l’Assemblée Nationale. Elle vient de prononcer son discours pour défendre nos droits individuels et personnels avec sa loi sur  l’IVG. Nos regards se croisent, elle me reconnaît, des larmes s’échappent de mon visage, l’émotion est si forte. Nous allons dans un bistro où nous nous mettons à parler de notre période difficile dans les camps de concentration, de l’enfer, de la douleur et des conditions de vie lamentables mais aussi de notre chemin depuis. Son courage me donne l’envie de poursuivre son combat dans d’autres pays où les droits des femmes sont bafoués. Le lendemain je décide de contacter Simone de Beauvoir pour lui demander si, avec son association « le combat des femmes », elle souhaite poursuivre ce projet. Bien évidemment elle me donnera son accord pour ce périple à travers le monde. Six mois plus tard je pars au Moyen-Orient car j’ai entendu que de nombreuses femmes sont soumises, qu’elles n’ont pas les mêmes droits que les hommes et que le Fanatisme est présent dans ces pays. Durant plusieurs mois je parcours cette partie du monde en m’adaptant  aux coutumes locales bien que très éloignées de ma vie de femme française. Je me donne pour mission d’organiser des groupes de discussions afin d’échanger nos expériences de vie et ainsi de faire évoluer les mentalités sans bousculer leurs traditions.

Au retour de ce long voyage le bilan est mitigé. En effet leur mode de vie ne leur permet pas d’évoluer vers plus de liberté, celle-ci étant restreinte et réservée à la sphère privée et familiale.

Ces années 70 sont pour moi celles d’un combat idéologique. Même si je sais que les lois n’ont pas été changées, j’ai réussi à faire réfléchir quelques femmes qui pourraient à leur manière provoquer des changements dans leur pays pour les générations futures.

Ma vie entière a été consacrée à la cause féminine, j’ai voulu faire évoluer les mentalités masculines et plus le temps passe, même si la tâche est difficile, plus je garde espoir de connaître de nouvelles victoires, qui collent si bien à mon prénom.

 

Chapitre V 

Victoire ?

 

Quelques années passent… En 1989, je me souviens, c’est le mois de novembre. Je suis en Allemagne, j’assiste à ce moment historique, la chute du mur de Berlin. C’est la fin de la guerre froide et laséparation du monde en deux blocs différents, d’un côté les Etats-Unis, et de l’autre l’URSS.

Ces deux parties avaient décidé de séparer des familles, de couper l’Allemagne. Je suis émue de voir les réactions des gens qui ont  vécu cette dure période. Depuis  1961 le mur a fait du mal et a brisé tout contact  entre ces deux allemagnes. Je suis invitée par de chers amis. Le soir du 24 novembre, devant ce mur qui tombe et l’euphorie qui m’entoure, je vois dans leurs yeux, leur malheur tomber avec ce mur. Je leur demande s’ils vont bien, s’ils veulent m’expliquer leur ressenti.

Ils me regardent puis acceptent de me faire part de leur expérience. Pendant cette période froide et longue, leurs familles ont été séparées. Ces années ont été atrocement difficiles et douloureuses. Les petits-enfants ne connaîtront jamais leurs grands-parents, ne partageront jamais des moments avec des membres de leur famille. Cette séparation fut physique, mais aussi idéologique, car les systèmes essayaient de les monter les uns contre les autres.

L’émotion était immense pour cette famille qui n’avait pas pu échanger depuis cette longue période. Je voyais dans leurs yeux leur grande joie de se retrouver, de se réconcilier, de pouvoir se prendre dans les bras. Même le simple fait de s’embrasser ou de se parler paraissait un soulagement. Cette belle émotion de les voir heureux, de se réconcilier me faisait chaud au cœur. L’Homme allait-il être enfin assez mature pour réparer ses erreurs ?

 

Ce bonheur-là fut de courte durée dans l’Histoire. En 2001 j’assiste ahurie devant ma télévision à l’effondrement des tours jumelles à New York. Mon âge ne me permettant plus d’être journaliste je reste seule et meurtrie face à ces images. Je me rends compte que l’Homme, malgré certaines évolutions, n’a pas changé : il cherche toujours à dominer, à détruire, à faire perdurer le malheur et n’apprend pas de ses tragédies.

Moi la féministe, je me rends compte que la cause des femmes est bien plus générale aujourd’hui, il y a tant à faire. Pourtant la vie et l’engagement sont toujours là. Il y aura toujours des Femmes et des Hommes porteurs d’humanisme. A 94 ans je ne m’arrête pas là !

 

Ma vie a été jalonnée de souffrances mais aussi de combats et de victoires, j’ai encore espoir aujourd’hui que ce monde change et devienne meilleur.

 

J’écris ces mémoires pour me souvenir de ce que je fus et de ce que je suis aujourd’hui, une femme, actrice de son temps et ayant traversé ce siècle si riche d’événements et d’émotions. Comme disait Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient ».